Florizelle — carnet d'une libraire sur les estampes oubliées

Octobre 2024

Une estampe ancienne et un vieux carnet ouvert sur une table en bois

Je reprends ce carnet après une longue interruption. Le nom de ce petit site, Florizelle, vient de l'un des personnages de la dernière pièce de Shakespeare, Le Conte d'hiver. C'est un prince bohémien qui se déguise en berger pour courtiser une jeune femme que le monde croit de basse naissance mais qui se révélera, à la fin, être une princesse perdue. J'ai toujours aimé ce personnage parce qu'il accepte de descendre d'un rang par amour, ce qui est rare dans le théâtre élisabéthain, et parce que le mouvement qu'il accomplit (s'abaisser volontairement pour trouver quelque chose de précieux) me semble être à peu près la définition exacte de ce qu'est le travail d'une libraire d'occasion. J'ai été libraire à Rouen, rue Saint-Romain, pendant vingt-deux ans. J'ai fermé la boutique en 2018 parce que mon loyer avait triplé en six ans et que je n'avais plus l'énergie de me battre tous les trimestres contre des chiffres qui n'allaient pas ensemble. J'ai emporté dans ma petite maison de Saint-Martin-de-Boscherville à peu près trois mètres cubes de livres, de dossiers et d'estampes que je n'avais jamais su vendre et auxquels je tenais sans bien savoir pourquoi.

L'estampe de Boudin

En mai 2019, à un vide-grenier dans un village de la vallée de la Risle (je ne dirai pas lequel parce que j'y retourne chaque année et que j'aimerais que les autres chineurs restent aussi discrets que moi), j'ai acheté pour deux euros une épreuve tirée sur papier vélin d'une petite marine que j'ai immédiatement reconnue comme étant de l'atelier d'Eugène Boudin, peintre havrais mort en 1898. L'épreuve n'était pas signée et n'était probablement pas de la main de Boudin lui-même. Ce genre d'épreuves d'atelier existait : elles étaient tirées par des élèves ou des assistants, parfois pour des besoins personnels, parfois comme exercices. Elles ne valent presque rien sur le marché parce qu'elles ne sont pas autographes, mais elles ont pour moi beaucoup plus de valeur que les tirages contemporains officiels, parce qu'elles portent la trace d'un atelier vivant, d'un geste d'apprentissage, d'une main qui essaie de comprendre une autre main.

J'ai rangé l'épreuve dans un grand dossier cartonné à côté d'une dizaine d'autres estampes similaires, toutes glanées dans la région au fil de vingt ans, et j'ai oublié, pendant presque quatre ans, de la regarder vraiment. C'est cet oubli qui est le sujet de ce petit texte.

Ce qu'on oublie dans les cartons

Quand on est libraire d'occasion, on achète des lots. On achète une bibliothèque entière, parfois cent cinquante cartons d'un coup, et on ne peut pas tout examiner. On trie à vue : on garde ce qui est évidemment intéressant, on vend au poids ce qui est évidemment sans valeur, et le reste, qui est de loin la catégorie la plus nombreuse, on le range dans la réserve en se disant qu'on y reviendra un jour. On n'y revient presque jamais. Quand j'ai fermé la boutique, la réserve contenait l'équivalent d'environ sept années de lots non triés. J'ai tout transporté dans le garage de la maison de Saint-Martin en me disant que j'aurais enfin le temps, à la retraite, de m'en occuper sérieusement. J'avais soixante-deux ans. J'ai aujourd'hui soixante-huit. Je n'ai toujours pas fini.

Ce que j'ai découvert, cependant, dans les cartons auxquels j'ai fini par m'atteler depuis 2022, dépasse largement ce que je pensais y trouver. Il y a des choses banales, bien sûr. Mais il y a aussi, dispersés sans logique à travers les boîtes, des objets qui méritent qu'on les décrive, qu'on les date, qu'on en parle à quelqu'un. Un carnet de voyage écrit à la main par une institutrice de Louviers en 1902, avec des aquarelles du parc du château de Gaillon. Une série de trois lettres adressées à un armateur du Havre par une femme qui signe simplement "M." et qui parle d'un enfant malade. Un catalogue annoté d'une vente aux enchères à Caen en 1937, avec les prix atteints ajoutés à la plume dans la marge, probablement par un amateur présent dans la salle.

La Bibliothèque nationale, et pourquoi je n'y envoie rien

On me demande souvent, quand je parle de ces découvertes à d'autres professionnels du livre, pourquoi je ne propose pas ces objets à des institutions publiques. La réponse est compliquée. D'une part, les institutions ont déjà beaucoup de matériel dans leurs réserves et ne sont pas particulièrement demandeuses de nouveaux dons, sauf cas exceptionnels. D'autre part, la logistique du don (expertise, convention, transport, suivi) est, pour un particulier sans statut, beaucoup plus lourde qu'elle n'en a l'air. Enfin, et c'est ma raison principale, je crois qu'il est important que ces objets restent, aussi longtemps que possible, en dehors du circuit institutionnel. Non pas parce que je me méfie des institutions, mais parce qu'il y a une valeur spécifique dans le fait qu'un carnet de voyage de 1902 passe les cent cinquante prochaines années dans le garage d'une libraire retraitée plutôt que dans les magasins climatisés de la BNF.

Ceci dit, je recommande évidemment à toute personne qui s'intéresse à ces questions de visiter Gallica, la bibliothèque numérique de la Bibliothèque nationale de France, qui a rendu accessible gratuitement une quantité extraordinaire de documents qu'il aurait été impossible de consulter autrement il y a vingt ans. Je m'en sers régulièrement pour vérifier des attributions, pour comparer des tirages, pour situer des auteurs oubliés. C'est, je le dis sans ironie, l'un des plus beaux outils culturels que l'État français ait offerts ces trente dernières années.

Le prince qui se déguise

Je reviens à Shakespeare pour finir. Dans Le Conte d'hiver, Florizelle apprend que sa bien-aimée n'est pas la bergère qu'il croit mais la fille disparue d'un roi. Il ne s'en réjouit pas particulièrement. Il dit, à peu près, qu'il l'aurait aimée dans les deux cas, et que la révélation de sa haute naissance ne change rien à son sentiment. Je pense souvent à cette phrase quand je trie mes cartons. L'épreuve de Boudin que j'ai achetée deux euros en 2019 vaudrait plusieurs centaines de fois plus si elle était signée. Elle ne l'est pas. Elle est une épreuve d'atelier. Elle n'a pas de pedigree. Mais elle porte les mêmes traces de main que les œuvres signées du même atelier. Elle est, en un sens que je ne sais pas bien formuler, la bergère avant la révélation. Et je préfère, honnêtement, la garder ainsi.

Ce petit site reprendra doucement. Il n'aura pas beaucoup de lecteurs, et cela me convient. Si vous êtes arrivé ici par hasard, sachez seulement qu'il existe, quelque part en Normandie, une vieille libraire qui prend très au sérieux le fait que des objets modestes méritent, eux aussi, qu'on les regarde.